Michel LOIRETTE
La boîte brisée

Recueil de nouvelles régionalistes s'inspirant d'histoires et de légendes aveyronnaises.
Retrouver toutes les œuvres de Michel Loirette sur son site web.

Un nouveau chapitre gratuit tous les mois... Revenez souvent !

Chapitres :  

  1. LA BOITE (lecture gratuite en août)
  2. L'ANGLAIS (lecture gratuite en août)
  3. LE DEJEUNER SUR L'HERBE (lecture gratuite en août)
  4. L'EAU DE PIQUEPOULE (lecture gratuite en août)
  5. LA PETROLETTE
  6. CHARLEMAGNE (lecture gratuite en août)
  7. LE MONSTRE DE GOZON (lecture gratuite en août)
  8. LES FRAISES (lecture gratuite en août)
  9. LA DEMANDE EN MARIAGE (lecture gratuite en août)
  10. LA DOUCE (lecture gratuite en août)
  11. LES RELIQUES (lecture gratuite en août)
  12. LA MULE (lecture gratuite en août)
  13. LE MOUTON NOIR (lecture gratuite en août)
  14. LE MAS RAYNAL (lecture gratuite en août)

 

Tout droit de reproduction est interdit


Imprimer

LA PETROLETTE

Emile Palies, le menuisier du village et son apprenti, Baptiste Combes, étaient tous deux descendus de la diligence, Place du Mandarous.

14 heures venaient de sonner à la grosse horloge du beffroi de Millau. Emile en s'épongeant le front s'exclama : "aujourd'hui, il va te péter une de ces lunes!" ce qui dans la langue du pays signifiait que la chaleur serait étouffante. Ils étaient partis au lever du soleil, par le chemin de Saint Clément car, Emile qui avait reçu un éclat d'obus à la jambe droite pendant les combats de la Marne, peinait à marcher avec sa patte folle. Avant de prendre la diligence à Saint-Affrique, il avait rendu visite à sa sœur aînée, Eugénie qui servait dans la famille d'un général et logeait avec son mari et ses enfants dans une bâtisse au fond du parc du château; il en avait profité pour lui apporter un petit meuble, une sellette en noyer qu'elle lui avait commandée depuis plusieurs mois. Baptiste Combes était âgé de 12 ans à peine et avait commencé son apprentissage l'hiver dernier. C'était un garçon solide, aux cheveux coupés ras et à l'allure décidée. Ses parents vivaient à Meyrueis où ils tenaient l'auberge des Gorges, juste à côté de la Poste et ils connaissaient Emile depuis longtemps car ce dernier, lorsqu'il avait accompli son compagnonnage chez le père Antoine, un maître menuisier, prenait souvent ses repas à l'auberge et l'on racontait même, qu'il aurait pu se fiancer avec l'une des filles Combes si la guerre n'était venue compromettre son projet. Blessé grièvement, les poumons brûlés par le gaz moutarde, il n'avait jamais voulu revenir à Meyrueis parce qu'il avait honte de son état, la fille s'était mariée avec le boulanger du pays et Emile avait repris son activité de menuisier. S'il se trouvait, aujourd'hui à Millau, c'était pour prendre livraison de la motocyclette qu'il avait commandée depuis plus d'un mois. Comme Baptiste devait aller à Meyrueis assister au mariage d'une de ses cousines, il avait été convenu qu'Emile le transporterait sur son porte bagages.

Le magasin de cycles était situé près du pont Lerouge et ils avaient dû remonter le boulevard de l'Ayrolle, heureusement ombragé par ses platanes centenaires. La pétrolette était bien là, calée sur sa béquille, d'un rouge étincelant, au beau milieu de la vitrine. C'était un modèle Douglas semblable à ceux qui avaient servi dans les troupes anglaises pendant la guerre. Dotée d'un moteur à deux cylindres opposés et disposés à plat, d'une puissance de 2,75 chevaux, elle ressemblait plus à une bicyclette renforcée et légèrement allongée qu'aux motos d'aujourd'hui. Elle avait surtout l'avantage de posséder un allumage à magnéto ce qui lui garantissait un démarrage plus rapide et était pourvue, prouesse technique pour l'époque, d'une boîte à deux vitesses!.. Emile Palies avait découvert cet engin dans les tranchées car il servait aux agents de transmissions qui circulaient entre le front et les postes de commandement. Lorsqu'il avait été évacué, en raison de ses blessures, il avait juré que s'il devait revenir au pays, il consacrerait toutes ses économies à l'achat de ce fabuleux engin.

Après avoir acquitté la somme rondelette de 800frs, il avait fait démarrer la motocyclette dans un vacarme épouvantable et dans un nuage de vapeur d'essence et d'huile et, malgré le ronflement du moteur, il continuait de parler à tue tête à son passager en lui recommandant tout particulièrement de bien s'arrimer sur le porte-bagages.

Le vent maintenant fouettait son visage, il éprouvait la griserie du cavalier lancé au galop, lui le fantassin, le compagnon du Tour de France qui n'avait connu que les longues marches harassantes! la chaleur, à présent, ne lui paraissait plus aussi pénible et il éprouvait l'étrange sensation de dominer le monde et la nature. D'ailleurs les bergers qu'il croisait avec leurs troupeaux ne se hâtaient-il pas d'écarter leurs bêtes effrayées par le bruit tonitruant de l'engin? Emile aurait pu se rendre à Meyrueis en suivant la route du Rozier, celle qu'empruntent habituellement les touristes qui veulent découvrir les gorges du Tarn ou de la Jonte. Il avait choisi, aujourd'hui, un itinéraire plus aventureux mais plus tortueux aussi, en gravissant la route qui traverse le Causse noir. Il voulait, ainsi, éprouver les qualités de la motocyclette dans des conditions d'utilisation exceptionnellement difficiles. Il avait donc quitté Millau en traversant le pont de Cureplat sur le Tarn et s'était enfoncé dans les gorges de la Dourbie; quelques kilomètres plus loin, il avait pris la direction de Massebiau et avait dû longer le site fantastique de Montpellier-le-Vieux.

Jusqu'au XIXème siècle, cette partie du Causse était inscrite en blanc sur les cartes. C'était, disaient les paysans, un repaire de loups et la demeure des fées, "des faderelles". Après un parcours cahotique sur une route qui ressemblait davantage à un chemin de montagne et où il fallait se frayer un passage à travers les blocs de rochers et les ornières creusées par les pluies torrentielles de l'automne, il savourait le plaisir de découvrir un paysage magnifique. Au loin, la masse imposante du Mont Aigoual se détachait majestueusement sur l'azur du ciel, et là-bas, il devinait, comme écrasée par les montagnes qui la surplombent, la ville de Millau qu'il venait à peine de quitter et dont il ne percevait plus que les toits des maisons et les clochers des églises.

Il s'était arrêté à Saint-André de Vézenes pour boire un canon de bière. Il avait essuyé son visage englué de poussière et d'insectes et s'apprêtait à caler la pétrolette sur sa béquille lorsqu'il se rendit compte, à sa grande stupéfaction que son passager n'était plus derrière lui. Il fut alors pris d'une peur panique que l'on eût peine à imaginer chez un gaillard de sa trempe mais il voyait son jeune apprenti projeté sur le bas côté de la route, la tête et les membres brisés et il s'imaginait, déjà, portant dans ses bras son corps inanimé. Que dirait-il à son père lorsqu'il devrait lui avouer la sinistre vérité? Oserait-il lui dire qu'enivré par la vitesse, il avait oublié qu'il n'était pas seul sur la moto?

Il en était sûr, maintenant mais l'enfant avait dû être projeté sur le bas côté du chemin. Il savait que la route qu'il avait suivie était dans un tel état qu'avec tous les soubresauts son passager qui n'était pas très lourd avait très bien pu chuter et que le bruit du moteur avait probablement couvert ses cris. Il maudissait la motocyclette et son imprudence.

Il n'y avait plus d'autre solution, maintenant, que de retourner sur ses pas, reprendre le chemin qui l'avait conduit jusqu'à Saint-André et retrouver le corps inanimé! En roulant plus doucement Emile prit le chemin à rebours, scrutant au passage le moindre talus, le plus petit bosquet mais rien, le paysage restait désespérément vide et, en raison de l'heure de la journée et de la chaleur, il ne rencontra aucun voyageur, nulle âme qui vive, à l'horizon.

Désespéré, il s'était arrêté à la croisée des chemins de La Roque Sainte Marguerite, là où l'on aperçoit les roches tourmentées, aux formes d'animaux fantastiques. Il s'abandonnait au désespoir, redoutant la triste vérité lorsqu'il vit s'approcher de lui une vieille femme revêtue, malgré la chaleur, d'une houppelande de berger et portant sur son dos un fagot de bois sec. Cette apparition soudaine fut loin de le rassurer; l'être qui lui faisait face était affligé d'un physique particulièrement repoussant : borgne, les cheveux roux, hirsutes, avec une énorme lentille noirâtre sur le nez, elle ressemblait à s'y méprendre à ces sorcières que l'on dépeint dans les contes pour enfants.

Emile était considéré comme une forte tête, il ne croyait pas aux légendes qui couraient encore à cette époque dans les campagnes et que de vieilles femmes colportaient le soir, à la veillée en éboguant les châtaignes. Contrairement à ses sœurs qui étaient très pieuses, il prétendait croire ni en Dieu ni au diable, ce qui lui donnait, dans un village où les habitants étaient très attachés à leur religion, une réputation d'esprit fort; il est vrai qu'on ne le voyait jamais à la messe le dimanche et que les jours de mariage ou d'enterrements il préférait aller au café, attendre que la cérémonie fût achevée pour présenter ses condoléances ou féliciter les jeunes mariés. Etait-ce le fruit des circonstances, le lieu où il se trouvait mais son sang se glaça en regardant cette femme monstrueuse qui paraissait sortie d'un sabbat infernal.

Elle ne semblait pas le voir et était fascinée par la pétrolette, elle s'approcha et posa sa main sur le guidon."C'est à toi cette machine!". En proférant ces mots, elle exhala une haleine d'aïl et de poivre, à faire s'évanouir le cœur le mieux accroché. Emile recula de quelques pas, juste assez pour se rendre compte qu'elle n'avait qu'une dent, un affreux chicot jaunâtre et que, plus il la regardait, plus il avait le sentiment de contempler une créature démoniaque. Il se hasarda cependant à engager la conversation et demanda si, par hasard, elle avait croisé un jeune enfant dans les parages.

" Je n'ai vu personne, que le vent, le soleil et la poussière mais, peut-être, parles-tu de la fille abandonnée de la Louyre, celle qui fut tuée par les anglais et dont le fantôme rôde du côté de Mostejouls, les soirs de tempête". Emile qui connaissait la légende se rendit compte qu'il n'obtiendrait pas davantage de renseignements et se remit en selle sans demander son reste. La vieille ajouta encore : "si tu recherches quelqu'un, sache que d'ici, personne ne repart car il y souffle un vent de mort. Retourne d'où tu viens, peut-être y trouveras-tu son fantôme!..."et elle s'éloigna en ricanant. Notre Emile trop heureux de la voir disparaître, craignant d'être trompé par quelque vilain sortilège, démarra en trombe et fut tôt descendu dans la vallée. Il traversa de nouveau le Tarn, à Cureplat et se retrouva bientôt Place du Mandarous. Il ne voyait plus maintenant d'autres solutions que d'aller jusqu'à la gendarmerie signaler la disparition de son apprenti.

La diligence qui devait desservir Meyrueis venait juste d'arriver, il songeait au désarroi des parents lorsqu'ils découvriraient que leur fils n'y était pas.

Emile n'était pourtant pas au bout de ses surprises. Il venait à peine d'abandonner la pétrolette sur le trottoir, à l'ombre d'un platane, qu'il découvrit, son baluchon sur l'épaule, notre Baptiste, apparemment en bonne forme et sur le pied du départ. Il se précipite vers lui, le serre dans ses bras, s'étonne de le retrouver là, lui demande ce qui s'est passé. En fait, tout était très simple et il ne comprenait pas qu'il n'y eût pas songé plus tôt. Lorsqu'il avait fait démarrer sa moto dans un tintamarre d'enfer, il avait cru que son apprenti était sur le porte-bagages alors que ce dernier regardait avec envie le marchand de glaces qui venait de s'installer sur le boulevard.

Emile pour oublier la mésaventure, lui offrit un superbe cornet et un sou tout neuf et, par précaution, pour ne pas tenter le sort une seconde fois, lui laissa prendre la diligence de Meyrueis!...

Chapitre 6...