Michel LOIRETTE
La boîte brisée

Recueil de nouvelles régionalistes s'inspirant d'histoires et de légendes aveyronnaises.
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Chapitres :  

  1. LA BOITE (lecture gratuite en août)
  2. L'ANGLAIS (lecture gratuite en août)
  3. LE DEJEUNER SUR L'HERBE (lecture gratuite en août)
  4. L'EAU DE PIQUEPOULE (lecture gratuite en août)
  5. LA PETROLETTE (lecture gratuite en août)
  6. CHARLEMAGNE (lecture gratuite en août)
  7. LE MONSTRE DE GOZON (lecture gratuite en août)
  8. LES FRAISES (lecture gratuite en août)
  9. LA DEMANDE EN MARIAGE
  10. LA DOUCE (lecture gratuite en août)
  11. LES RELIQUES (lecture gratuite en août)
  12. LA MULE (lecture gratuite en août)
  13. LE MOUTON NOIR (lecture gratuite en août)
  14. LE MAS RAYNAL (lecture gratuite en août)

 

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LA DEMANDE EN MARIAGE

Ce jeudi 13 Janvier 1898, le jeune homme, en habit noir, chemise blanche et brodequins de marche qui avance à vive allure, un bouquet à la main, sur le chemin de Fontcouverte ne se doute certainement pas que cette journée sera une date importante dans l'histoire du journalisme et de la justice française. Emile Zola vient de publier son célèbre "j'accuse", lettre ouverte destinée au président de la République pour prendre la défense d'un certain Dreyfus. Le journal l'Aurore qui n'arrivera au mieux, à Millau, que par la diligence de Saint Flour, le lendemain matin, ne l'informera pas davantage, lui, le petit paysan qui sait à peine lire et écrire et qui n'a jamais eu d'argent à dépenser pour acheter un journal. Il vient de là-haut, du village des Costes-Gozon, de ces hautes terres où le vent de norois souffle si fort l'hiver que seuls les yeuses rabougries et les genêts parviennent à pousser. Les habitants de la vallée du Tarn, de Broquies à Saint Rome craignent ces lieux aux chemins tortueux et défoncés où les mauvais esprits hantent les fermes abandonnées de la Borie Blanque ou de Varailhous.

A la sortie de Saint Clément, il descend d'un pas toujours aussi décidé à travers la grande châtaigneraie qui couvre le flanc sud de l'étroite gorge et se trouve bientôt près de l'entrée du village. Hippolyte car c'est ainsi que se prénomme notre jeune homme vient, aujourd'hui demander la main d'Eugénie, la fille de Clément Palies, l'aubergiste du village. Il a tout juste 23 ans ce qui, à l'époque, dans le Rouergue est considéré comme bien trop jeune pour se marier. La plupart des hommes ne convolent en justes noces qu'à trente cinq ou quarante ans après s'être établis, c'est-à-dire après avoir acquis du bien et appris un métier. Lui, n'a pas de vraie situation; depuis l'âge de dix ans, il n'a pourtant cessé de travailler, tour à tour berger, ramasseur de châtaignes, moissonneur, vendangeur, il n'a pas appris un métier comme ses frères qui sont maçons ou tailleurs de pierre. Enfant, il avait déjà refusé d'aller à l'école parce que le maître l'avait injustement puni. Ses parents l'avaient contraint à garder les moutons dans les champs. Heureusement, à vingt ans, les hasards de la conscription l'avaient conduit dans une caserne de Toulouse, plus précisément dans le 3ème escadron de cavalerie; il s'était pris d'un vif intérêt pour la pratique équestre et avait manifesté de réelles aptitudes dans l'art de dresser les chevaux les plus récalcitrants; il avait ainsi appris à conduire un attelage et savait gravir des chemins escarpés avec de lourdes pièces d'artillerie. Mais cet amour des chevaux qu'il s'était découvert à Toulouse n'était rien en comparaison de sa passion pour l'opéra et le bel canto. On peut s'étonner de cet engouement de la part d'un petit paysan qui n'avait entendu d'autre musique que celle de la cabrette les jours de foire ou de mariage lorsque l'on danse la bourrée mais c'était un fait, il aurait passé des heures à écouter les célèbres chanteurs du Capitole. Un de ses camarades de chambrée était le fils d'un machiniste et il pouvait ainsi pénétrer dans les coulisses sans bourse délier et, assis contre des décors, savourer pendant de longues soirées les chants des plus grands ténors ou cantatrices de l'époque; il vouait une admiration sans bornes à l'une d'entre elles qui, de surcroît avait vu le jour dans son pays, il s'agissait d'Emma Calvé; il l'avait entendu dans la habanera de Carmen ou dans l'air des bijoux de Faust et il éprouvait une sorte de volupté en la regardant danser dans la scène des bohémiens ou chanter de sa chaude voix de soprano "anges purs, anges radieux".

Naturellement, il possédait une très belle voix et sur la place du Capitole, le soir, devant ses camarades de régiment, médusés, il entonnait les airs qu'il avait entendus la veille et remportait toujours un grand succès. Malheureusement, cette période du service militaire n'avait duré que trois ans et, ce qui paraît, aujourd'hui, pénible pour de nombreux jeunes gens, avait représenté, pour lui, une véritable aubaine; mangeant de la viande fraîche au moins une fois par jour, du pain blanc à chaque repas, il se disait que c'était la meilleure époque de sa vie. Il sortait chaque soir à cinq heures et demi, se promenait sur les grandes allées ombragées et revenait à la caserne pour déguster un savoureux potage " avec des ronds de graisse dedans : qu'on aurait dit de l'huile!" Il n'avait connu que la soupe maigre faite de châtaignes et de fèves, le morceau de fromage sec et le pain noir, il n'était pas surprenant qu'il n'éprouvât guère le désir de retourner dans son village. Il était fasciné par la vie de la grande cité et il aurait bien voulu rester dans l'armée, même comme simple planton pour garder la caserne; d'ailleurs, nombre de soldats demeuraient dans la ville, s'engageaient comme domestiques dans des familles bourgeoises ou devenaient limonadiers ambulants dans les rues commerçantes. N'ayant trouvé aucun emploi, à la fin de son service, à contre cœur, il dut regagner ses montagnes. Après avoir découvert la liberté, la ville et ses plaisirs, il était bien résolu à quitter son village et à vivre sous des cieux plus cléments, à Montpellier, par exemple, où l'un de ses frères s'était établi depuis quelques années pour cultiver la vigne.

Son projet avait été différé parce qu'aux fêtes des vendanges de Saint-Rome, il avait rencontré Eugénie. C'était une belle jeune fille aux cheveux très noirs, aux yeux d'un marron intense, à la taille svelte. Ils s'étaient plus tout de suite, rencontrés quelques fois en secret et promis, sans que leurs parents le sachent de s'épouser bien vite.

Aujourd'hui, il tremble à l'idée d'avouer son projet à Clément Palies : l'aubergiste a la réputation détestable d'être un homme entêté, au caractère épouvantable : coléreux, vindicatif, il ne supporte pas que l'on puisse contrarier ses projets. Fils d'un métayer du domaine de La Vaissière, grâce à son sens de l'économie, d'autres diraient de son avarice, sou après sou, lopin de terre après lopin de terre, il s'était constitué des biens. Très habile de ses mains, il avait construit lui-même son auberge; à trente ans, désireux de s'établir, il avait épousé Elisa la fille du maire. Sa femme tenait la marmite, les deux filles servaient à table et son fils Emile, après avoir accompli son tour de France avait installé son échoppe de menuisier au rez-de-chaussée de la maison. La famille Palies donnait au village le sentiment d'une réussite et d'une ascension sociale qui suscitait l'admiration et parfois l'envie. Clément Palies avait donc les plus grandes ambitions pour ses enfants. Il voyait déjà son fils ébéniste à Millau, Boulevard de l'Ayrolle, travaillant pour des familles de gantiers, ses filles bien dotées pouvant se marier avec de riches cultivateurs ce qui accroîtrait encore le patrimoine.

Hippolyte connaît les ambitions du père d'Eugénie et redoute de se voir brutalement éconduit lorsqu'il exposera son projet de mariage mais il a pris sa décision et rien ne le fera, désormais, reculer.

L'auberge de Clément Palies a comme particularité de donner sur deux rues; située à la fois sur la route de Saint Affrique et sur la rue du village, elle a été construite à flanc de coteau. Les chambres d'hôtes et la grande salle à manger bien qu'au 2ème étage sont accessibles directement de la route alors que les propriétaires des lieux vivent au premier. L'atelier de menuiserie occupe tout le rez-de-chaussée et possède une entrée sur la rue centrale. Cette disposition est bien commode puisqu'elle permet aux voyageurs qui viennent de quitter la diligence de déposer leurs bagages sans avoir d'escalier à descendre ou à monter.

Hippolyte qui est arrivé par la route de Saint Clément a dû traverser le village sous le regard goguenard et les quolibets des enfants amusés par son accoutrement de paysan endimanché. Il est entré par l'atelier et a trouvé Clément Palies et son fils occupés à raboter une planche. Ils sont très affairés parce qu'ils préparent le cercueil d'Antoine Fabre qui vient de mourir et dont les obsèques ont lieu vendredi. A cette heure de la journée, les rayons du soleil ne pénètrent pas dans cette partie de la maison et, dans la pénombre, il a dû mal à distinguer les visages; personne ne semble se préoccuper de lui, il toussote, lance un timide "Bonjour" et s'entend répondre par le Maître des lieux d'attendre un moment que son travail soit terminé. Ces instants lui paraissent interminables, il triture dans ses doigts les tiges des fleurs, au risque de détruire le bouquet de fleurs séchées qu'il a, la veille, patiemment composé de chardons, de bleuets et de bruyère. Eugénie avait, pourtant, promis de confier à son père leur projet de mariage. Il décide, brutalement, de rompre le silence comme s'il voulait exorciser ses craintes:

*Eugénie vous a parlé?

*Mon pauvre garçon, Eugénie m'a bien parlé de quelque chose mais je préfère te dire qu'il vaut mieux que tu t'en retournes garder tes chèvres et tes moutons dans le bois de Gozon. Comment peux-tu prétendre épouser Eugénie alors que tu n'as aucun métier, pas de bien! L'habit du dimanche ne suffit pas pour se fiancer. Reviens me voir lorsque tu auras une autre condition. Je ne donnerai jamais ma fille à un va-nu-pied.

Hippolyte tout en cheminant vers Saint-Rome avait imaginé une telle réponse mais de l'entendre ainsi, dite si crûment, l'abasourdissait. Il resta comme interdit, figé, ne prononçant plus un mot, le visage écarlate et la rage au cœur. A ce moment, se produisit un événement imprévisible. Sortant de la pénombre où elle avait dû se dissimuler depuis le début de la scène, Eugénie s'avança vers son père et les yeux droit dans les yeux, elle s'exclama sans faillir une seconde :

*Père, que vous le vouliez ou non, je me marierai avec celui que j'aime et vous ne pourrez rien y faire car je suis enceinte.

Clément Palies resta comme pétrifié par une telle annonce. Il faut savoir qu'à cette époque un tel événement discréditait, non seulement, les membres de la famille mais le village tout entier; seules les filles de mauvaise vie succombaient au charme de leur prétendant avant le mariage, et celles qui demeuraient filles-mères étaient l'objet de l'opprobre de toute la communauté.

Bien sûr, ce que venait d'annoncer Eugénie était pure invention car les relations des deux jeunes étaient restées conformes aux habitudes et aux mœurs de l'époque et leurs amours étaient très platoniques mais dans l'esprit de la jeune fille, il fallait avancer un argument décisif de nature à faire ployer le patriarche.

La réponse de ce dernier fut brutale et sans appel.

*Si ce que tu dis est vrai, tu peux quitter cette maison, aujourd'hui, car tu y auras apporté le déshonneur et je te donne ma malédiction. Tu seras victime du charivari réservé à ceux qui n'ont pas respecté leur famille.

Il faut peut-être rappeler ici ce qu'était le charivari, une coutume bien vivace dans les villages et qui remontait au Moyen Age. Dans le Rouergue il était connu sous le nom de caribari. Le motif le plus fréquent des charivaris était un mariage effectué hors des normes admises : un veuf ou une veuve qui se remariaient trop vite après la mort de leur conjoint, un homme ou une femme trop âgés épousant quelqu'un jugé trop jeune ou un homme venu d'ailleurs épousant une fille de la communauté; se marier sans le consentement de son père était aussi considéré comme une faute grave. Quelques années plus tôt, un tenancier du domaine de Séveyrac, près de Bozouls avait vu son baïl supprimé à la suite d'un charivari dénonçant le mariage de sa fille avec un jeune homme qui venait du département voisin de la Corrèze. Le tenancier avait accepté ce mariage alors que l'ensemble du village y était hostile. Musique grossière, sérénades moqueuses, tout un vacarme discordant, bruit de pots et de casseroles, de râteaux, de cornes, moqueries et railleries, ou chansons créées pour la circonstance. Généralement, la chose avait lieu la nuit, l'obscurité ajoutant sa menace au vacarme, et cela pouvait parfois durer des mois.

En prononçant ces mots, il prit une hache qui lui servait d'habitude à abattre les chênes ou les noyers, la fit tournoyer au-dessus de sa tête et l'envoya se ficher dans la porte de l'atelier. Il ajouta, à l'adresse d'Hippolyte :

*Si je te vois franchir une fois encore cette porte et pénétrer dans cette maison, je jure qu'avec cette hache je te fendrai le crâne.

Les jours avaient passé, pour échapper au courroux de son père, Eugénie avait trouvé refuge chez une vieille cousine qui habitait Saint-Georges-de-Luzençon; comme elle était majeure, qu'Hippolyte l'était aussi et que les lois de la République étaient au-dessus des traditions patriarcales, les bans furent publiés à la Mairie de Saint-Rome-de-Tarn, le curé ne s'opposa à rien mais la cérémonie qui eut lieu le 19 Février 1898 se fit dans la plus grande discrétion et, bien sûr, Clément Palies n'y assista pas, son fils Emile, son autre fille et sa femme sachant qu'il était parti cultiver ses vignes à Cabanous, discrétement, assistèrent à la cérémonie; il n'y eut ni repas de mariage, ni festivités.

Le matin du 20 Avril les jeunes époux prirent la diligence qui menait à Montpellier par le Pas de l'Escalette. Le voyage fut long, pénible pour la jeune mariée qui, depuis quelques jours, était bien enceinte et éprouvait les désagréments liés à son état. Ils ne revirent jamais Clément Palies vivant; neuf mois plus plus tard, en coupant du bois sur le terrain de Cramassous, il s'était profondément entaillé la jambe avec la fameuse hache qu'il avait lancé contre la porte en maudissant sa fille. Croyant aux guérisseurs et autres rebouteux, il avait fait appel à un charlatan qui lui avait appliqué des compresses de feuilles de lys blanc mises à macérer dans un mélange d'eau de vie et d'urine de cheval. Des prières de désenvoûtement furent dites, sur son conseil, dont celle qui disait : "Feu de l'Enfer perds ta chaleur comme Judas perdit ses couleurs en trahissant Notre Seigneur Jésus-Christ dans le Jardin des Oliviers". Cette formule était assortie d'un signe de croix ébauché avec la tête tout en soufflant sur la blessure et il fallait prononcer une invocation plus courte encore qui disait: "Feu, au nom de Celui qui t'a créé, je T'en conjure, arrête-toi!" Trois signes de croix sur la blessure complétaient le "secret". Evidemment, la gangrène ne manqua pas d'envahir la jambe et le corps tout entier et le médecin qui venait d'être appelé à la hâte ne put que constater les effets désastreux de cette médication d'un autre temps. Clément Palies mourut quelques jours plus tard dans d'atroces souffrances, la puanteur était telle qu'il fut installé dans l'atelier de menuiserie d'Emile. Ainsi continua-t-on à accueillir les passagers dans les chambres et à servir les repas sans perdre d'argent.

Les obsèques eurent lieu le Jeudi matin dans l'église de Saint-Rome mais Eugénie ne fut pas présente. Elle venait de donner le jour à une petite fille qu'elle prénomma Elise et ne revint dans le département de l'Aveyron que deux ans plus tard pour s'installer à quelques kilomètres de là, à Saint-Affrique; elle avait été engagée comme domestique ainsi que son mari par la famille d'un Général, elle s'occupait du ménage, lui de l'entretien de l'écurie et du dressage des chevaux. Cocher à d'autres moments, il conduisait le tilbury du château, une sorte de cabriolet, à capote de toile cirée, avec deux chevaux attelés en flèche...

Chapitre 10...